mardi 21 janvier 2020

Charles Gardou à Strasbourg...

L’école inclusive un pléonasme ! 

L’Enseignement catholique d’Alsace a accueilli Charles Gardou pour un travail sur l’école inclusive. Cette réflexion a rassemblé des chefs d’établissement, professeurs, éducateurs et autres personnels des 32 établissements catholiques d’Alsace le mercredi 16 janvier 2020 à l’École Notre Dame à Strasbourg.
Album photos ici...

Patrick Wolff, directeur diocésain de l’Enseignement catholique d’Alsace a ouvert cette journée en affirmant : « Il y a dans l’Enseignement catholique une volonté de dire que l’École catholique est une école pour tous.  Dès 2015 dans notre projet diocésain nous parlons d’ASH, et l’école inclusive et dans la ligné de cela… » Dans la volonté de Campus 2019 (un séminaire collaboratif de l’Enseignement catholique ayant eu lieu le 29 mars dernier aux Mureaux) la volonté d’une école de l’hospitalité fait partie des objectifs. « Il s’agit de reconnaître que toute personne est un don du ciel et pas un problème de plus à gérer » Ce campus milite aussi pour une école du décloisonnement, une école de l’explication et une école de la participation de tous.  Dans son identité l’école est ouverte à tous.



« Permettre que l’école soit accessible à tous est un enjeu de taille, un défi. Mais ce qui est au bénéfice de l’un doit être au bénéfice de tous. » précise Frédérique Rauscher, Inspectrice de l’Éducation Nationale ASH (Adaptation de la Scolarisation des élèves en situation de Handicap) et de continuer que « c’est à travers vos missions que vous allez permettre à vos élèves d’être engagés dans une société sans discrimination, mais de l’équité. » Grandir dans une école inclusive permettra plus largement de vivre dans une société plus inclusive.

Après ces réflexions, Myriam Dursus, adjointe du Directeur Diocésain et responsable de l’équipe école inclusive présente Charles Gardou.

Professeur d’anthropologie à l'Université Lumière Lyon 2, il est spécialiste du handicap. Il consacre ses travaux à la diversité humaine, à la vulnérabilité et à leurs multiples expressions. 
« Je suis venu en anthropologie par la rencontre de l’ouvrage de Claude Lewi Strauss, Tristes tropiques. » Charles Gardou est parti vers les Îles Marquises un temps de sa vie pour faire une thèse consacrée à l’anthropologie appliquée à l’éducation. Claude Lewi Strauss rencontrant ces tribus d’indiens en Amazonie et montrant que même s’ils avaient l’air lointain de notre humanité, de nos normes, il est niché en eux des grandes questions fondamentales de toute humanité, ses doutes, ses blessures, sa manière de se construire. Lewi Strauss représente un renversement du regard. Après l’anthropologie culturelle, Charles Gardou s’est aussi intéressé à l’anthropologie des situations de handicap. « Là aussi il y a une forme d’altérité et cette altérité nous interroge sur ce que nous considèrons comme normal, comme ordinaire, sur nos habitudes, nos conceptions de la vie. », Pour parler de la situation de handicap, pour entrer dans cette question, il est parti de ceux qui la vivent.

Quand il parle de société inclusive, ou d’école inclusive, il soulève un problème sociétal. Les questions qui se posent sont les suivantes : Qu’espérons-nous ensemble de l’école ?Dans quel contexte le mouvement inclusif se diffuse-t-il ? Quelle place fait-on aux fragilité ?


Pour Charles Gardou, le mouvement inclusif est une ambition qui renvoie à des membres de notre société. « L’école est bâtie sur une inquiétude fondamentale. Elle doit être disponible à tous et accessible à tous. L’école est le patrimoine de tous. Elle n’est pas un bien privatif. Elle n’est pas le privilège exclusif des enfants préservés de handicap. »
Aujourd’hui, il y a encore des mises à l’écart qui sont des formes de maltraitance. 15% de la population mondiale est aujourd’hui en situation de handicap. 1 sur 7 est touché par le handicap. 263 millions d’enfants les plus vulnérables ne sont pas scolarisés. "C’est un des crimes sociaux de notre temps. Rien ne justifie la double peine : fragile et exclu en même temps !" Et citant Simone de Beauvoir : « Ce qu'il y a de plus scandaleux dans le scandale, c'est qu'on s'y habitue.» Même chez nous, il reste encore trop d’enfants au bord de la route. 

« Tout le monde n’arrivera pas aux études les plus élevées, mais chacun a le droit de grandir à sa manière. Il faut permettre aux enfants qui sont loin de la norme de grandir. Nous ne savons pas l’évaluer parce qu’il n’est pas dans nos canons normés. Ce n’est pas lui qui n’est pas évaluable. »
L’éducation prépare à la communauté humaine. Sans l’éducation l’enfant risque de rester à l’écart. Les enfants qui grandissent dans une école aseptisée, ne pourront pas construire une société ouverte à tous.

Charles Gardou voudrait agir sur des comportements ouvrir à la vraie diversité. Pour lui l’expression « société inclusive » est un pléonasme. La définition du mot société amène vers communauté, associé, unie, qui a fait alliance. L’adjectif « inclusif » associé à société est un élément renforçateur. 

« Nous sommes un tissu de fragilités et nous ne savons pas composer avec. Dès que nous naissons, nous sommes déjà assez âgés pour mourir. Nous sommes divers avec nos vulnérabilités. On ne parle jamais assez d’une chose que quand nous la perdons. Nous avons du mal à faire société et nous voilà à parler de société inclusive. Nous sommes dans une contre-culture. »

Pour lui, notre temps a besoin de cet horizon. Des tensions s’affrontent dans ce temps.
« L’égalité est prônée mais en même temps on calcule le coût des vies et à quel moment elles valent le coût d’être accompagnées. On parle de productivité scolaire. On constate que des îlots de confort côtoient des océans d’empêchements. L’école augmente plus les écarts qu’elle ne les réduits… Notre temps dit respecter la fragilité et en même temps il la marginalise. Le transhumanisme rêve de l’homme augmenté. Le transhumanisme rêve de la mort de la mort. On rêve de puissance sur la vie.
On parle d’accompagnement humain dans tous les domaines (fin de vie, handicapé). En même temps, les plus vulnérables vivent avec un sentiment de désaffiliation et d’insécurité dans une société qui se veut de plus en plus sécurisée. On est de plus en plus assujetti à des normes souveraines. Les exigences ne cessent de croître. Pourtant l’humanité s’est une infinité de singularités d’inflexions, de crises, d’aspérités. Il y a des expériences normatives qui se font de plus en plus fortes.
Des parents disent de leur enfant porteur de handicap : 
« On a un enfant différent. » Non, nous sommes tous différents. Il faut éviter les sur-particularisations. 
Nous sommes les mêmes, nous avons besoin d’être aimé, d’aimer, de désirer… Les personnes en situation de handicap ne sont pas des êtres de besoin. Ce sont aussi des êtres de désir et de projet.

Que veut dire être inclusif ? Le mot ne sert à rien. Il conduit à des pratiques discordantes. 
On est passé du mot intégration à inclusion ULIS (unité localisée d’inclusion scolaire)
« Inclusion renvoie à l’idée d’enfermement d’occlusion, d’enfermement, de clôture…
Je propose une inflexion : on passe à la forme adjective. Inclusif s’oppose directement à exclusivité. L’école inclusive s’oppose à une école exclusive. Elle s’oppose à une forme de monopole pour faire un monde commun. »
Notre langage révèle nos limites. Ça n’apporte rien de dire « des enfants en inclusion scolaire ». On parle tout simplement d’enfants scolarisés.


La visée inclusive s’est d’ouvrir les établissements à tous les enfants. Quant aux unités médicaux sociales spécialisées, il ne s’agit pas de les fermer mais bien de les ouvrir. Il faut construire avec l’histoire de notre pays. « Quand on a fait un désert, on se réveille rarement le lendemain avec un jardin. »

La France a souscrit à la loi du 11 février 2005 qui défend l’égalité des droits. Elle fait de l’Éducation Nationale l’école de tous les enfants. En 2007 puis en 2009, elle a ratifié la convention internationale des droits des personnes handicapés. Ces textes engagent. Cette convention a primauté sur le droit français. On s’est engagé dans le mouvement inclusif à tous les niveaux. La France a signé ces textes parce qu’elle croyait qu’elle faisait déjà cela. Aujourd’hui la France découvre qu’elle est en chemin vers cet horizon. L’horizon est une ligne imaginaire qu’on n’atteint jamais mais qui nous donne l’envie et l’énergie d’aller vers.
Le mouvement est lancé. Chaque pays chemine à sa propre vitesse. 
 

Comment agir :
-       Sortir d’une vision égalitaire – avancer vers l’équitable.
-       La formation des acteurs : cela touche tous les personnels de l’éducation nationale
-       Jouer sur les effectifs de classe

Débat
-       Penser notre enseignement à faire évaluer : comment je fais pour l’un et pour l’organisation de tous.
-       Importance de diversifier beaucoup les enseignements
-       Si on veut agir sur une culture (on est sur des temps longs) il faut commencer par l’éducation précoce.
-       Il faut bosser ensemble : médicosocial et éducation
-       Il faut que les acteurs soient préparés. Il faut une matrice formative
-       La question du handicap c’est une question politique. Comment par l’école préparons-nous la cité. Il y a le problème des moyens et des ambitions.
-       Importance de la cohérence. Dans les familles quand on est en galère on creuse le sentiment de solitude.
-       Importance des mots. Personne ne veut être identifié par sa maladie par ses défauts. Y a des gens qui vous élèvent, d’autres qui vous massacrent. Les mots font partis de ces jeux. Importance de la délicatesse et de l’empathie

Patrick Wolff dans son mot de conclusion précise : « Ne doutons pas que nous partageons ensemble : cet horizon. Le contrat avec l’état est une bonne chose. L’aménagement de la maison est à notre charge. »
Jean THOMAS

Bibliographie :
-       Claude Lewi Strauss, tristes tropiques
-       Erving Goffmann, Stigmates, les usages sociaux des handicaps,

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